Notre philosophie de l’archive

Extraits de l’article : « La Fièvre des Archives #1 – Le pouls de l’archive, c’est en nous qu’il bat » de Sam Bourcier, sociologue, université de Lille, membre du collectif Archives LGBTQI, publié dans Friction Magasine en mai 2018

Un film qui pulse sur Act-Up. 120 battements. Et boum. Soudain tout le monde trouve légitime ces histoires d’archives. Tout n’est pas rose. Il y a du noir dans le rose. Paradoxalement, à un moment où faire archives mobilise, la question de la violence archivale, de la dépossession est centrale.

Pourquoi est-ce que ça se passe comme ça à un moment où tout le monde a l’air d’accord pour réduire les silences et les invisibilisations qui sont au cœur des cultures LGBTQI+ ?

Parce que toutes les formes de visibilité ne se valent pas. Parce que tout dépend de la forme de présence que nous allons prendre. Parce que l’archive n’est pas synonyme de mémoire, de se tourner vers le passé. Parce que qui dit visibilité dit sélection, interprétation, autorité. Parce que tout dépend du modèle d’archive que l’on se choisit et qu’il y en a qui vous ramènent direct au placard ou dans la tombe alors qu’il y en a qui vous donnent de la force et vous projettent dans le futur. Qui vous permettent de contrer les censures productives, comme dit Foucault, dont les LGBT ont fait l’objet au XIXème, mais aussi d’anticiper celles qu’on nous prépare.

Les archives qui sont la vie, c’est back to the future sinon c’est la mort avec ses croque-morts et ses chambres froides.

Notre modèle est celui de l’archive vive, vivante, productive. Il génère une promesse archivale très différente et des archivé.e.s nettement moins passifs. Avec ce modèle, quand on parle archive, on parle futur parce que la promesse est d’intervenir sur la découpe de l’archive là maintenant, en fonction de nos besoins et de notre passé. En fonction de ce que nous savons des invisibilisations et des visibilisations dont nous avons fait l’objet : tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe a visibilisé les inverti.e.s et les homosexuel.le.s, les racisé.e.s à travers le discours médical et le discours juridique pathlogisants et criminalisants. Et ce sont ces archives qui bénéficient d’une survisibilisation dans les archives et les rares expos parisiennes institutionnelles. Et qui font vivre les croque-morts que peuvent aussi être les historiens et les archives institutionnelles a fortiori quand ils/elles sont straight. Ils nous disent : mais de quoi vous plaignez vous ? On a tout ce qu’il faut aux archives nationales. A quoi il nous faut répondre : vous parlez uniquement de l’histoire de la violence. Il y a autre chose à faire que de traquer les traces de la violence et les histoires cachées dans les archives de la police, de la justice, de la psychiatrie, des archives de l’Etat qui avaient pour objectif de nous surveiller, de produire nos identités et les savoirs sur nous.

Ce sont les mêmes qui font l’impasse sur les spécificités des archives LGBTQI+ ou qui n’ont pas pris le tournant patrimonial et archivistique de ses dernières années. Alors bien sûr, il est difficile d’archiver les trous, les silences. Et c’est tout le problème de l’archive des minorités et des sans-voix, des subalternes. Il faut se décoller des archives officielles, « nobles » et se reposer la question de ce qui fait archives et de qui fait l’archive.

Nous sommes les archives. Nous sommes des foyers d’archives. Nous sommes les sources diverses et variées des thématiques d’archives que nous souhaitons faire émerger. Nous sommes tous possiblement des archivés archivants. Archivivantes ! Et c’est aussi de cela que l’on veut nous déposséder. Il suffit d’avoir fait un atelier d’archive avec un archiviste professionnel pour se rendre compte de l’empowerment que procurent notre volonté et notre savoir archivistiques.

Les archives, c’est aussi des corps vivants et pas simplement des autorisations de dépôt ou des conventions de dons pour que les archives finissent par terre dans un box où personne ne peut les pratiquer. C’est le fait de déclencher des archives écrites, visuelles sonores, filmées enregistrées pour les mettre en circulation large. Ce n’est pas simplement pour faire de l’histoire orale en complément. C’est pour réduire les zones de silences qui viennent, prévisibles et qui nous sont déjà infligées par les archives institutionnelles et straight. C’est ne pas se laisser déposséder de nos archives et de la manière de les faire. C’est archiver nos communautés, nos cultures et nos formes de vie. C’est admettre que le renversement d’expertise qu’imposent les minorités sexuelles, de genre, racisé.e.s, comme à Act-Up, comme dans la production des savoirs, universitaires compris, se produit aussi pour les archives LGBTQI+. Notre philosophie de l’archive, notre temporalité, notre épistémologie, ce n’est pas celle qui valorise l’archive et les corps trépassés.